Si, comme moi, vous êtes sensible à la beauté d'un arbre, voici une courte nouvelle écrite un soir de spleen qui ne devrait pas vous laisser indifférent... Un modeste hommage également à ces chefs-d'oeuvre du cinéma de science-fiction que sont "Soleil Vert", "La Planète des Singes", "Rollerball" ou encore "Le Survivant", des films sur un futur proche plutôt angoissant...
Fin du troisième millénaire. La Terre n'est plus qu'une grosse tumeur. Ses cellules cancéreuses, ce sont les hommes. Du moins, certaines catégories d'hommes, mais qui sont malheureusement celles qui dirigent, qui imposent leur volonté à la masse servile. Entrepreneurs véreux et avides, hommes d'affaires arrivistes, politiciens corrompus et fourbes, scientifiques irresponsables ou militaires belliqueux, tous ont contribué à transformer la planète en l'immense décharge qu'elle est aujourd'hui. Celle qui, dans des textes datant du précédent millénaire retrouvés intacts, était dénommée la « planète bleue » ne mérite plus aujourd’hui que le surnom de « planète sombre ».
Les rayons du Soleil n'arrivent plus que difficilement à franchir l'épais linceul généré par la pollution. La végétation a complètement disparu, ainsi que la quasi totalité des espèces animales. Les seuls animaux encore en vie sont clonés à partir d'un modèle créé artificiellement et optimisé pour la fonction spécifique qui leur est destinée. Pour ne citer qu'un exemple, les poules ont une cadence de ponte de deux œufs par heure ; les poussins naissent sans plumes, ce qui représente un gain de temps évident pour la ménagère. De toutes façons, leurs plumes ne leur serviraient plus, puisqu'ils ne connaîtront jamais le froid durant leur brève existence. Ils vivent en milieu cloisonné dans des couveuses sophistiquées, subissant une croissance accélérée leur permettant d'atteindre leur taille adulte en quelques heures à peine. Les lacs ne sont plus que des nappes de substances toxiques. L'air est vicié ; des nuages de particules en suspension recouvrent tout, s’immisçant dans le moindre interstice, provoquant de mortelles maladies pulmonaires.
La population mondiale s'élève à quinze milliards d'individus. Quinze milliards de personnes qui s'arrachent les dernières ressources d'une planète exsangue. La distinction entre deux êtres humains ne se fait plus selon leur nationalité, leur couleur de peau, leurs croyances religieuses ou leurs idées politiques mais simplement par le fait qu'ils appartiennent à la classe des riches ou à celle des pauvres. La fracture sociale s'est en effet aggravée de façon dramatique. D'un côté une minorité de riches possède tout, de l'autre une majorité de pauvres s’entre-tue pour rien. Les drogues sont omniprésentes. Les riches trompent leur ennui grâce au Revax, une drogue high-tech synthétisée dans les meilleurs laboratoires pharmaceutiques, les pauvres oublient leur désespoir sous l'emprise du Forgeton, une drogue de piètre qualité mais bon marché, aux effets secondaires effrayants. Riche ou pauvre, tout le monde s'entasse dans des agglomérations aux allures de fourmilières, la campagne étant devenue totalement inhabitable, à part pour les quelques tribus de mutants qui y trouvent refuge, fuyant les persécutions de leurs contemporains réputés normaux. Les usines de traitement de l'air tournent nuit et jour, diffusant autour des cités l'oxygène nécessaire à la vie.
Dans ce monde de cauchemar, de nouvelles professions ont vu le jour. Ainsi, les Cloneurs offrent à leurs fortunés clients la possibilité de choisir l’aspect physique ou les capacités intellectuelles de leurs futurs enfants. Selon que telle ou telle personnalité du sport, du show-business ou de la science est sous les feux de l’actualité, on voit fleurir sur les bancs des écoles des dizaines de bambins qui, quelques années plus tard, ressembleront trait pour trait au modèle choisi par leurs parents. Les célébrités qui le souhaitent peuvent vendre, de leur vivant ou après leur mort, leur patrimoine génétique à l’association « Nouvelle Elite ». Les gênes sont injectés dès les premiers jours de développement de l’embryon. La méthode n’est cependant pas infaillible et les incidents sont nombreux. Les cas les plus graves répertoriés sont celui du clone du Prix Nobel de Physique Fred Freedman, abattu par le surveillant de son lycée alors qu’il tentait d’égorger une camarade de classe avec ses ongles et celui du clone du mannequin Olga Petunia, qui, à l’âge de treize ans, s’était mise à vieillir prématurément et à vitesse accélérée. A quatorze ans, elle en paraissait soixante. La vraie Olga, âgée de vingt-cinq ans, s’était suicidée en réalisant ce qu’allait devenir sa plastique parfaite.
On trouve aussi des Chasseurs d'Arbres. Il ne reste plus sur l'ensemble du globe que quelques centaines d'arbres. On ne sait plus trop comment, après qu’un milliardaire exubérant en ait lancé la mode, ces arbres sont devenus des articles très prisés de la population riche. Il est devenu du meilleur goût d'avoir un authentique arbre au milieu de son salon. La possession d'un arbre est ainsi devenue symbole de réussite sociale, au même titre qu'une grosse voiture ou une résidence secondaire l’était à la fin du vingtième siècle. Les gens aisés ont commencé par envoyer certains de leurs employés à la recherche d'arbres. Nombre d’entre eux se sont ainsi enfoncés dans les contrées désolées s’étendant autour des villes. La plupart ont succombé à des dangers auxquels ils n’étaient pas préparés. Petit à petit, une caste de professionnels de la recherche d’arbres s’est développée. Chaque ville a ainsi vu s’ouvrir des échoppes où des hommes aux visages durs et aux méthodes brutales offrent leurs services à la jet-set urbaine. La prestation des Chasseurs d’Arbres ne se résume pas à la recherche et à la livraison de l’arbre, mais comprend aussi le processus de pétrification. En effet, la possession d’un arbre vivant représente un insoluble casse-tête : il est impossible de trouver la quantité de terre fertile nécessaire à la croissance d’un arbre ; l’eau n’existe plus dans les villes, remplacée par un liquide incolore et sans goût, le « lymphex ». Lorsqu’ils dénichent un arbre, les Chasseurs enfouissent entre ses racines une ampoule de plastok qui se dissout dans le sol, libérant un produit chimique qui vient se mélanger à la sève, transformant l’organisme végétal en une sorte d’épouvantail pétrifié. L’ensemble du processus ne prend que quelques heures.
Lärss Ztonaclos est un Chasseur d’Arbres. Ancien technicien dans une usine de recyclage de déchets à haute teneur radioactive, il a laissé tomber ce job deux ans auparavant. Le travail était dangereux, nombre de ses collègues avaient contracté des maladies étranges et étaient morts dans d’atroces souffrances. Ce qui exaspérait le plus Lärss, c’était l’hypocrisie de la direction de l’usine, qui niait toute implication dans ces maladies et étouffait rapidement chaque affaire. Lärss, marié et père de trois enfants en bas âge, avait du mal à joindre les deux bouts. Il était prêt à risquer sa vie pour sa famille, mais pas pour un salaire de misère. C’est pourquoi il a décidé de tout laisser tomber et de tenter sa chance en tant que Chasseur d’Arbres. Son épouse a bien tenté de l’en dissuader, les dangers étant là aussi bien réels, mais Lärss s’est entêté. Il n’a jamais vu d’arbre de sa vie, mais il conserve précieusement dans sa chambre un vieux magazine jauni, datant de plus de deux cents ans, qui présente des photos de certaines essences d’arbres. Souvent, avant de s’endormir, il feuillette les pages froissées et cornées. Dans son sommeil, il rêve à ces arbres qui ne sont pour lui que des mythes d’un passé oublié.
A vrai dire, jusqu’à présent, Lärss Ztonaclos ne s’est pas avéré être un Chasseur très efficace. Il n’a même jamais trouvé un seul arbre, pas même un vieux tronc fossilisé. Il parvient quand même à gagner chichement sa vie, la règle voulant que les commanditaires versent une indemnité au retour de chaque expédition, quel qu’en soit le résultat. Bien sûr, cette somme est une centaine de fois plus faible que celle reçue en cas de succès. Lärss écume donc inlassablement les terres dévastées, balayées par les vents toxiques, au volant de son vieux chenillard équipé d’une pelle excavatrice. Un scaphandre Filtrax rafistolé, à l’étanchéité douteuse, lui permet d’arpenter même les zones les plus polluées. Jusqu’ici, il a eu de la chance et n’a jamais vraiment fait de mauvaises rencontres. Un couple de mutants, une fois, a bien tenté d’améliorer son ordinaire en l’ajoutant à son menu mais quelques cartouches de shotgun tirées en l’air l’avaient fait fuir sans trop de difficultés. Parmi les risques de ce type d’escapade loin des villes, l’un des moindres n’est pas celui que représentent les autres Chasseurs, la concurrence étant féroce au sein de la profession. Pour les Chasseurs, la lame d’un poignard est une cause de mortalité plus fréquente que la griffe d’un mutant. Lärss est devenu expert dans l’art des négociations délicates.
Mais son manque de réussite a rapidement fait le tour du cercle très fermé de la profession. Des concurrents bien intentionnés lui ont collé une étiquette de porte-poisse. Les clients se sont adressés à d’autres chasseurs. Aujourd’hui, l’holophone ne sonne plus. La vie de famille de Lärss a fini par en souffrir. Les réveils brutaux en pleine nuit, la main anxieuse qui cherche dans le lit la présence rassurante du mari, la boîte en métal rouillée où le ménage range ses économies, et qui est maintenant toujours vide, tout cela a eu raison de la patience de son épouse. Elle l’a quitté quelques semaines auparavant, pour s’installer avec ses enfants chez un ancien collègue d’usine de Lärss. En y réfléchissant bien, il arrive à la comprendre, peut-être même à lui pardonner. Lärss est donc seul maintenant. Pour tromper son chagrin, pour donner un but à son existence, il multiplie les expéditions, ne rentrant chez lui que pour de brèves périodes de repos. Quel que soit son état de fatigue, il ne s’endort jamais avant d’avoir admiré quelques illustrations du magazine qu’il cache sous son lit, qui représente pour lui la plus grande des richesses.
Aujourd’hui, Lärss est heureux. A quelques mètres devant lui se dresse un magnifique arbre au feuillage vert sombre. C’est un pin, il l’a reconnu immédiatement. Pour le trouver, il a fallu escalader les flancs d’une colline de gravats grisâtres. La pente devenant trop abrupte, le chenillard a dû être abandonné et la dernière partie du trajet s’est faite à pieds, les chevilles se tordant à chaque enjambée dans la rocaille.
Lärss avance lentement vers l’arbre. Son souffle est haletant, mais c’est l’émotion qui en est la cause, pas la fatigue de l’escalade. Ses doigts effleurent l’écorce. Des larmes perlent au coin de ses yeux. Il entoure maintenant le tronc de ses bras. Il a l’impression de sentir la sève s’écouler. Il pleure maintenant à chaudes larmes, les branches oscillent au rythme de ses sanglots. Les larmes glissent sur ses joues, creusant des sillons clairs dans la crasse accumulée durant ces longues journées d’effort.
Pendant quelques minutes, Lärss étreint fébrilement ce tronc qui pour lui représente la victoire de la vie sur le monde sombre qui l’entoure, la persistance de la nature sue l’inconscience des hommes. Puis il s’allonge sous l’arbre, la nuque s’appuyant sur une racine. Les yeux fermés, il imagine l’arbre au-dessus de lui. Des oiseaux piaillent et se chamaillent dans la frondaison. Autour de l’arbre, de vertes prairies s’étendent à perte de vue. Lärss peut voir les papillons aux couleurs vives qui volettent au-dessus de fleurs aux corolles offertes. L’harmonie du bleu du ciel est légèrement troublée par quelques nuages aux formes rondes et généreuses. Dans un soupir où se mêlent soulagement et résignation, Lärss saisit son shotgun dans son étui, engage avec un claquement sec une cartouche dans la chambre. Il appuie le canon sous son menton. Au-dessus de ses yeux, le feuillage du pin forme une couverture protectrice. Lärss adresse un large sourire à cet arbre pour lequel il a tant souffert.
La déflagration claque et déchire le silence.