Par Hong Kong Fou-Fou
En caricaturant à l'extrême, il est globalement possible de classer la production cinématographique actuelle en deux grands genres : d'un côté,
les drames psycho-socio-intellos (grande spécialité des Français). Exemple de script : l'action (ou plutôt l'inaction) se passe au Havre, une jeune employée de la Poste tombe follement amoureuse
d'un jeune chômeur issu de l'immigration. Le père de la jeune fille, veuf et alcoolique, s'oppose à cette idylle. Le jeune homme, passionné de danse classique, veut devenir danseur étoile. Ses
copains de la cité lui tournent le dos, sa propre famille le renie. Tout le film n'est qu'une succession de monologues (la jeune fille lit d'une voix atone son journal intime, le jeune homme
parle à son miroir en se rasant le matin), de face-à-faces (le jeune homme avec la jeune fille, la jeune fille avec son père, le jeune homme avec le père de la jeune fille), ponctués de silences
pesants - seulement troublés par les ronflements de la poignée de spectateurs présents dans la salle. Un peu de mouvement, quand même : une bande de nazillons agresse le jeune homme, un matin sur
la plage, jetant à l'eau son justaucorps et autres affaires de danse. La mer est grise et froide, les mouettes tournoient en piaillant sinistrement. A genoux dans le sable, le jeune homme regarde
par-delà l'horizon. Qu'importent ces abrutis ivres de bière, il ira jusqu'au bout de son rêve. Que d'émotions... A la fin, soit le père se révèle atteint d'un mal incurable et il se résout à ne
pas s'opposer au bonheur de sa fille, soit la jeune fille meurt du Sida, le père et le jeune homme se jettent dans les bras l'un de l'autre, pleurant de concert sur leur funeste destin. Le
spectateur ressort de la salle abattu ou, dans le meilleur des cas, ensommeillé. Pour peu qu'il ait reçu sa feuille d'impôts le même jour, c'est la dépression garantie...
De l'autre, les gros blockbusters à l'américaine. Exemple de script : une jeune femme peroxydée, serveuse dans un Burger King de Berveley Hills
tombe follement amoureuse d'un joueur de foot à la musculature puissante et à l'humour super humoristique. Le père de la jeune fille, gros bonnet de la pègre, s'oppose à cette idylle. Tout le
film n'est qu'une succession de poursuites en voitures, de fusillades (le jeune homme abat d'une seule rafale la bande de gros bras que le père de la jeune fille avait envoyés pour l'éliminer, il
abat d'une seule rafale une bande de terroristes qui voulaient saboter la finale du Super Bowl, il abat d'une seule rafale la bande d'extraterrestres qui voulaient contrôler notre planète). Dans
la salle, les réflexions graveleuses fusent à chaque apparition à l'écran de la jeune fille, dont le chemisier échancré cache difficilement d'ambitieuses prothèses mammaires. A la fin, le jeune
homme et le père de la jeune fille vident des canettes de Budweiser ensemble, en se flanquant de grandes tapes dans le dos. Au passage, le jeune homme est décoré pour avoir éradiqué les menaces
intégriste et extraterrestre (en fait, les intégristes ce sont des extraterrestres, non ?). Le spectateur ressort de la salle surexcité. Il rentre chez lui en grillant tous les feux rouges au
volant de sa 205 Peugeot "Tuning Touch".
Entre ces deux extrêmes désolants, on trouve heureusement tout un tas de films épatants. "Kill Bill" est l'un d'eux. Sans prétention, sans
masturbation intellectuelle, sans concessions commerciales. Tarantino nous offre un spectacle purement récréatif, jubilatoire. Ses détracteurs l'accusent d'avoir pillé le film de sabre asiatique,
le western spaghetti, le film de blaxploitation. Et alors ? Lui au moins ne s'en cache pas. Et s'il puise dans des oeuvres des quarante dernières années, c'est avant tout pour leur rendre
hommage. Il n'y a qu'à voir le programme du festival qu'il organise (ou organisait ?) chaque année pour se convaincre qu'il est un authentique cinéphile, exhumant de vieilles bobines oubliées
pour leur faire l'honneur d'une nouvelle projection sur grand écran (voir à l'adresse suivante : http://www.tarantino.info). On lui reproche également
l'excès de violence, omniprésente tout au long du film. Soit, le film est violent. Mais sa violence n'est pas glauque, parce que pas crédible. Le sang qui s'échappe en geysers à chaque coup de
sabre est bien rouge, la pression artérielle excellente, on s'étripe allègrement, mais entre gens en bonne santé ! Et surtout, entre gens du même milieu, entre tueurs, yakusas et autres
assassins. Aucun risque qu'un passant (un simple pékin, suis-je tenté d'écrire...Hum...) reçoive un coup de katana perdu.
Et cette bande originale ! Une fois de plus, Tarantino montre que sa culture musicale est presque aussi étendue que sa
culture cinématographique. Il réunit quelques perles de la soul, du funk, du rock, du hip hop pour faire une B.O. qui décoiffe. Sérieusement, qui à part lui oserait accompagner un duel au sabre
par une musique de western ? Qui oserait utiliser la musique du générique du "Frêlon Vert" ("Green Hornet" aux USA), cultissime et kitchissime série TV des Sixties, qui a lancé la carrière
de Bruce Lee qui y interprétait le rôle de Kato, personnage masqué dont Tarantino s'est inspiré pour le look des Crazy 88 ? Qui oserait ouvrir son film sur le logo de la "Shaw Brothers", suivi
d'un vieux proverbe klingon ? Qui pourrait oser faire ça sans paraître ridicule ou racoleur ? Personne, et c'est peut-être pour cela que Tarantino est jalousé, envié, critiqué, lui qui nous
livre un film au rythme endiablé, chapitré comme il se doit chez lui, bourré de références truculentes.
Une autre qualité de Tarantino : la fidélité envers les acteurs. A l'heure où la plupart des films se montent sur la renommée de la
star qui jouera dedans, lui impose des acteurs en perte de vitesse ou ayant carrément sombré dans l'oubli. Il a ainsi permis à John Travolta de
relancer sa carrière avec "Pulp Fiction" ; il a offert le rôle titre de "Jackie
Brown" à Pam Grier, star de la blaxploitation des années 70 avec des oeuvres comme "Scream, Blacula, scream !", "Coffy, la panthère noire de Harlem" ou "Foxy Brown". Dans "Une nuit en enfer"
(réalisé par Robert Rodriguez sur un scénario de Tarantino, qui joue également dans le film) apparaissent des figures du cinéma de quartier des années 70 et 80, comme Fred Williamson, acteur noir
de légende ("Black Caesar", "Boss Nigger", "Hell up in Harlem", etc...) ou Tom Savini, acteur mais également maquilleur et créateur d'effets spéciaux, pour G. Romero notamment. Dans "Kill Bill",
le miraculé est bien sûr David Carradine, disparu des écrans depuis 1990, à une poignée de petits rôles près. Tarantino profite également de l'occasion pour honorer Sonny Chiba, vedette de
plusieurs dizaines de productions des studios japonais Toei. Non content d'incarner le maître d'armes Hattori Henzo, c'est également lui qui a réglé une grande partie des combats du film. A noter
au passage qu'il était déjà question de Sonny Chiba dans "True Romance", écrit par Tarantino, puisque Clarence et Alabama se rencontrent dans un cinéma où ils vont voir la série des "Street
Fighter".
En conclusion, Tarantino est un cinéaste sincère, passionné, dénué de tout snobisme, qui a assimilé une sous-culture dénigrée par les
intellos (les films de genre des années 70, les comics, la musique black, etc...) et l'a passée au mixer de son imagination débridée (ce qui peut sembler paradoxal pour un film d'arts martiaux...
Re-hum...) pour nous livrer un cinéma dont la seule prétention est de procurer du plaisir au spectateur. Et pour si bien atteindre ce but, je lui tire mon chapeau.